Charles Telfair Centre

L’ouverture des sciences marines, au service d’un océan bien commun de l’humanité

Nadège Legroux, Doctorante AFD-SENS, Agence française de développement (AFD) et Stéphanie Leyronas, Chargée de recherche sur les communs, Agence française de développement (AFD)

 

450 ans – c’est la durée de vie dans l’eau de mer des masques à usage unique utilisés dans la prévention contre le Covid-19. Des déchets qui viennent s’ajouter aux 8 millions de tonnes de plastique qui finissent dans nos océans. La navigatrice Catherine Chabaud, désormais eurodéputée, raconte :

“Dans les cinquantièmes hurlants, je me souviens avoir vu des dizaines de sacs échoués… Mes premières colères sont nées là. » (Catherine Chabaud, La Croix, 2017)

Dans une initiative lancée l’année suivante, elle se joint à plusieurs personnalités du monde de la mer pour faire reconnaître l’océan comme un « bien commun de l’humanité ». L’appel veut éveiller un lien sensible de chacun de nous à l’océan, animé par notre responsabilité collective et individuelle vis-à-vis du plus grand écosystème de la planète.

Prendre la mesure de cette responsabilité nécessite une connaissance de l’espace marin partagée par tous. L’UNESCO vient de lancer la Décennie des Nations unies pour les sciences océaniques au service du développement durable (2021-2030). Comment ces sciences se construisent-elles, se partagent-elles ? Entre diversité, coopération et ouverture, comment sont-elles au service d’un océan bien commun ?

Les sciences de l’océan : la diversité fait la force

L’océanographie moderne s’institutionnalise au cours du XXe siècle. Elle recouvre l’ensemble des travaux portant sur les phénomènes océaniques et touche un tel foisonnement de disciplines que l’historienne des sciences Naomi Oreskes écrit que « l’océanographie en tant que discipline n’existe pas ».

Illustration du HMS Challenger par William Frederick Mitchell (1881). Wikimedia

Et effectivement, l’océanographie est par nature pluridisciplinaire, comme le montre très tôt la composition de l’équipe scientifique de la première campagne océanographique du H.M.S Challenger (1872-1876). Avec le terme générique de « sciences de l’océan », les études physiques, biologiques, chimiques et géologiques de l’océan viennent s’enrichir de champs plus opérationnels, comme l’ingénierie marine ou la gestion des pêches.

Coopérer pour appréhender la complexité

En plus d’être pluridisciplinaires, les sciences de l’océan ont très tôt été motrices dans diverses formes de coopération. En plein contexte de guerre froide, le programme océanographique de l’Année géophysique internationale (1957-1958) a réuni des scientifiques des pays de l’ouest et du bloc soviétique. De nombreux projets internationaux ont depuis mobilisé des scientifiques du monde entier pour faire remonter des jeux de données, comme l’expérience mondiale sur la circulation océanique (1990-2002). À travers des travaux de modélisation et des collectes de données océanographiques, celle-ci visait à mieux comprendre le rôle de l’océan dans le système climatique mondial. En biologie marine, le recensement de la vie marine (2000-2010) est un autre exemple d’effort d’envergure internationale qui a donné naissance au portail de données ouvertes OBIS recensant les taxons de la biodiversité marine.

Pour faire face au coût élevé des collectes de données (le budget d’un navire océanographique est de plusieurs dizaines de milliers d’euros par jour), les chercheur·e·s se sont très tôt appuyé·e·s sur l’expérience des marins et sur des navires dits « occasionnels ». Des outils spécifiques comme le bathymothermographe ont rendu possibles ces collaborations en permettant à ces usagers de l’espace marin de saisir et d’envoyer des mesures océanographiques aux scientifiques lors de leurs déplacements.

Aujourd’hui, certains programmes de recherche associent même des bénévoles amateurs qui recensent des données en suivant des protocoles précis. Cette approche de science citoyenne est promue par le European Marine Board et mobilisée dans des projets nombreux et variés. C’est par exemple le cas du programme français BioLit, qui s’appuie sur les citoyens pour collecter des données sur la faune et flore marine du littoral méditerranéen, ou encore l’initiative Planète Plankton qui vise à regrouper une communauté de « planctonautes » (plaisanciers, professionnels de course au large, pêcheurs…) équipés pour récolter des échantillons de planctons lors de leurs activités en mer.

Ouvrir l’accès grâce aux technologies

Les données sur l’océan se sont démultipliées avec les évolutions technologiques et notamment la télédétection et le déploiement de capteurs automatisés (ancrés, dérivants, flottants, etc.). La prolifération des données satellitaires est telle que de nouvelles voies de partage se sont ouvertes. La NASA par exemple, et son programme Seasat à l’origine du lancement du premier satellite de télédétection de la surface des océans en 1978, a pris dès les années 1980 la décision de rendre les données du programme accessibles. Cette politique d’accès ouvert aux données s’est ensuite renforcée en 1994 avec la migration des données sur un dépôt du Web. Ce choix était à l’époque peu commun pour les politiques de la NASA qui tendaient à maintenir des droits propriétaires pendant plusieurs années.

La mission Sentinelle-3 a pour but d’élargir la couverture de données du programme européen Copernicus. Lancée en 2016, Sentinelle-3 fournit des mesures sur nos océans, régions terrestres, zones de banquise et atmosphère pour suivre et mieux comprendre leurs interactions à grande échelle. Source : ESA, Wikimedia

Des services comme le Copernicus Marine Environment Monitoring Service donnent aujourd’hui accès à leurs données sur l’état de l’océan, qu’elles soient physiques, chimiques, géophysiques et géologiques ou encore biologiques, et qu’elles proviennent de données satellites, d’échantillons recueillis ou d’images in situ. Cette politique d’ouverture par de tels organismes qui se sont spécialisés dans la collecte et le traitement des données permet d’ouvrir l’accès à l’océanographie à une plus grande diversité de parties prenantes. La géographe Jessica Lehman va jusqu’à proposer que cela ait « facilité la contribution des scientifiques issu·e·s d’institutions moins bien financées ».

Coopération et ouverture : les premiers ingrédients d’un océan bien commun ?

Entre pluridisciplinarité, efforts de collaboration internationaux et avec des acteurs hors du champ scientifique, ouverture grandissante des données et opportunités qui en découlent, les sciences de l’océan contribuent sans aucun doute au mouvement de la science ouverte. Mais du chemin reste à faire pour qu’elles participent pleinement à la reconnaissance de l’océan comme bien commun de l’humanité.

La mise à disposition des résultats de recherche et des données ne sera pas suffisante. La construction collective d’une connaissance scientifique et sensible est un ingrédient majeur. L’expérience du défi climatique nous a montré que les données du GIEC ne suffisaient pas à faire bouger les lignes. Dans la communauté scientifique, nombreux sont ceux qui appellent à l’« ocean literacy », une approche développant un lien entre chacun de nous et l’océan à travers la sensibilisation aux interactions entre l’océan et les sociétés, qui restent en grande partie invisibles.

Dans un contexte où les données sur les activités humaines restent encore peu accessibles, en particulier dans le secteur de la pêche, les politiques d’ouverture et de transparence devront aussi s’appliquer au-delà des sciences de l’océan. Un océan bien commun, c’est réfléchir ensemble à la réduction des impacts de nos usages et à la protection de la biodiversité marine. Comme le souligne l’appel de Catherine Chabaud, il s’agit d’adopter une « nouvelle approche qui place la responsabilité collective au-dessus des principes de liberté et d’appropriation ».

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Photo by Hung Tran from Pexels

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